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Le Dourduff-en-mer et l’histoire de la Cordelière

le 25.06.2013

En remontant la rive trégoroise de la Baie de Morlaix, quittant les frontières de Ploujean pour entrer en territoire de Plouezoc’h, le visiteur à la découverte de la Bretagne arrivera au pittoresque hameau du Dourduff-en-mer, au point où cet affluent se jette dans la baie.

Curieux, il traversera le pont qui enjambe la rivière et descendra vers la jetée, où s’offrira à sa vue ce petit port de pêche, qui a aujourd’hui essentiellement une vocation ostréicole. Il pourra alors se promener sur le sentier côtier d’où il aura une vue imprenable sur la rive léonarde de la Baie, et sur Locquénolé, juste en face, et bien sûr, siégeant en seigneur au milieu des eaux, lui assurant une paix séculaire, sur le Château du Taureau.

port du dourduff en mer, baie de morlaix, bretagne

Le promeneur décidera peut-être de profiter un peu plus du charme paisible de ces lieux en prenant un verre à la terrasse d’un café, s’imprégnant de l’air iodé, voir, de déguster les huîtres locales. Et il fera tout cela sans soupçonner un seul instant l’histoire de ce petit port paisible, et de son prestigieux passé...

Le chantier naval de Morlaix

Car aux XVeme et XVIeme siècles, le Dourduff n’avait pas du tout la même apparence. Protégé de la baie par un sillon de galets, le port a pu se développer à l’abri. Au-delà des activités de pêche et d’ostréiculture déjà présentes, il représentait aussi un centre économique important pour Morlaix ; le chantier naval.

Ainsi, en 1498, les chantiers du Dourduff-en-mer reçoivent une prestigieuse commande. Anne de Bretagne elle-même demande un navire destiné à devenir le fleuron de la flotte bretonne, avec pour mission principale la défense des côtes. Sa construction est confiée à l’armateur local Nicolas Coëtanlem. Au cours de son élaboration, plusieurs noms furent attribués au bateau qui fut tour à tour appelé : la « Nef de Morlaix », La « Mareschalle », La « Nef de la Royn », pour finalement être baptisé « Marie Cordelière » par Anne de Bretagne, en hommage à la Vierge Marie, et à l’ordre de chevalerie de la Cordelière, fondé par la duchesse.

Au sortir du chantier, la nef mérite tous les superlatifs. 700 tonnes, 40 m de long pour 12 m de large, elle est équipée de 200 canons dont 16 de gros calibre, et pouvait accueillir un équipage de plus de 1000 hommes.
Anne de Bretagne, construction de la cordelière
Légende : Anne de Bretagne par Jean Bourdichon - Grandes Heures d’Anne de Bretagne -Anne de Bretagne entre trois saintes (XVIeme siècle, détail) BNF Ms lat. 9474

La Cordelière, fleuron de la flotte bretonne

Destinée à défendre les côtes bretonnes en navire amiral du duché, la Cordelière a pourtant vogué sur d’autres mers. En effet, Anne de Bretagne accepta de la prêter au roi de France par deux fois. Dès la fin de sa construction, elle partit ainsi en Méditerranée, de 1501 à 1504 où elle s’illustra entre autres lors de la « campagne de recouvrement des Deux Siciles », ou une seconde fois à l’occasion de la campagne de Mytilène.

La duchesse profita de son pèlerinage en Bretagne, et de son séjour à Saint-Jean-du-Doigt, pour rendre visite à son cher bateau. En cette occasion, elle en profite pour en confier le commandement à Hervé de Portzmoguer, célèbre officier breton, surnommé « Primauguet » par les Français.
herve de portmoguer, capitaine de la cordelière
Buste de Portzmoguer, musée de la marine de Brest

Le dernier combat de la Cordelière

C’est le 10 août de l’an de grâce 1512 que le navire entre funestement dans la légende, à l’occasion de son épique dernier combat contre la flotte anglaise, en rade de Brest. Une flotte de 25 navires britanniques, auxquels s’ajoutaient 26 navires flamands captifs des anglais, attaque, prenant les défenseurs brestois par surprise. En infériorité numérique (22 bateaux seulement), l’issue est inévitable pour la flotte franco-bretonne. Portzmoguer décide alors d’engager le combat pour couvrir la fuite du reste de la flotte. Il est rejoint par le vaisseau amiral français, « La Louise », et un autre navire, « La Nef de Dieppe », dont le courageux commandant se refuse à laisser les autres se battre seuls.

La Cordelière a à son bord, en plus de son équipage, 300 invités que l’assaut n’a pas permis de laisser débarquer avant d’engager le combat. Leur sort est donc scellé en même temps que celui du bateau, qui ne tarde pas à être la cible de l’attaque du « Regent », du « Sovereign », et la « Mary James », les plus gros bâtiments anglais. La Cordelière fait face et inflige de gros dégâts à ses adversaires grâce à sa redoutable artillerie, mais, malgré le soutien de la « Nef de Dieppe », « La Louise » ayant été contrainte de battre en retraite, le fier vaisseau breton faiblit. Il est parvenu à couler le « Mary James », mais les dégâts qu’il a subit sont considérables et, à situation désespérée, Portzmoguer applique une solution désespérée.

la cordelière, dernier combat en rade de Brest
Pierre-Julien Gilbert, Le combat de la Cordelière, huile sur toile, 1838 au musée des beaux arts de Brest

Il décide d’aborder le « Regent », et les navires finiront la bataille liés l’un à l’autre. Les deux bateaux sont tous les deux en triste état quand les renforts anglais submergent le bateau breton et dont ils entreprennent l’abordage. C’est alors qu’une explosion provenant de la Cordelière met fin au combat, faisant sombrer le navire et ravageant le « Regent », toujours à ses côtés. Les bretons qui avaient survécu aux combats sont tués, emportant avec eux plusieurs centaines de soldats anglais. La légende veut que ce soit Portzmoguer qui, voyant le combat sans issue, prit la décision de sacrifier son vaisseau pour entraîner le plus d’ennemis dans sa chute. Certains disent que l’amiral eut avant de mourir ces derniers mots : « Nous allons fêter saint Laurent qui périt par le feu. »

Ainsi sombra la « Marie Cordelière », fleuron de la flotte bretonne, cher au cœur d’Anne de Bretagne, construit aux chantiers de Morlaix, au Dourduff-en-mer.

« A mari usque ad mare », depuis la mer jusqu’à la mer

Les aventures tumultueuses de la Cordelière l’ont menée loin de son mouillage d’origine. Pourtant, ici, son souvenir demeure vivace, et l’on retrouve des hommages à sa mémoire jusque dans le nom du petit train touristique qui sillonne les rues de la cité au Viaduc.

Les chantiers du Dourduff n’existent peut-être plus, mais ce paisible hameau qui semble endormi sur les berges de la Baie de Morlaix rêve peut-être encore des grandes épopées maritimes qui ont fait sa gloire autrefois, et du souvenir de la Cordelière, dont la légende vogue toujours sur les mers imaginaires des conteurs bretons.